Les voyages scolaires italiens à Auschwitz dans l’ère des «Trains de la mémoire» : une dérive de la pédagogie de la Shoah ?

Laura Fontana[1] (articolo pubblicato in “Revue Historiens et Géographes, n. 415, Paris, juillet-août 2011).

 

On ne saurait nier que dans les dix dernières années, le modèle pédagogique de transmission de la Shoah qui semble remporter un succès grandissant dans les écoles italienne est le voyage de la mémoire, tout particulièrement le voyage à Auschwitz. La visite du lieu de la mise à mort des Juifs d’Europe est devenu LE modèle de référence lorsqu’un enseignant s’engage dans la leçon sur la Shoah.

Les Italiens, c’est connu, sont des voyageurs et aiment visiter les lieux de mémoire. Surtout ceux qui ont un pouvoir symbolique très fort comme c’est le cas d’Auschwitz-Birkenau. Des voyages scolaires aux voyages d’études de professeurs, des pèlerinages de scouts aux visites individuelles, sait-on que les Italiens, d’après le site officiel du musée d’Auschwitz, sont parmi les premiers visiteurs ? Avec près de 74 000 visiteurs en 2010, l’Italie se place en troisième position derrière la Pologne et les Etats-Unis, devant Israël, l’Allemagne et la France. [2]

Enseigner la Shoah en Italie signifierait-il transmettre un devoir de mémoire et voir le lieu du désastre ? Cet enseignement serait-il limité à la pratique d’emmener des groupes de plus en plus nombreux d’élèves à Auschwitz pour prononcer, après avoir vu les ruines des crématoires et les pauvres restes des victimes, le rituel  « Jamais plus ! » ?

 

Rimini et le premier voyage scolaire de la mémoire : une expérience pionnière en Italie

En 1964, à l’époque du développement du tourisme balnéaire, la Municipalité de la petite ville de Rimini lançait son premier voyage scolaire avec destination les camps de concentration nazis.

Organisé pour un tout petit groupe de jeunes lycéens (moins de dix) et avec des ressources fort limitées, le but de ce voyage était de faire connaître aux jeunes générations les crimes du nazisme, leur transmettre la mémoire de l’antifascisme, de la Résistance, de la déportation et de la persécution des Juifs et les encourager à approfondir l’histoire de ces événements par la réalisation de travaux en classe.

Pendant plusieurs années, l’exemple de Rimini est resté [3] un modèle isolé, dans un pays dont la mémoire du fascisme et de la déportation souffrait d’une sorte d’amnésie collective.

 

Aujourd’hui, l’Italie est le pays des «Trains de la Mémoire à destination Auschwitz» qui amènent en Pologne des milliers de jeunes visiteurs. Véritable phénomène de masse, soutenu par les institutions politiques et soumis à des pressions assez fortes, cette transformation des visites scolaires des camps en voyages collectifs sur le lieu du génocide mérite une réflexion pour essayer de mettre en lumière si au-delà du simple résultat numérique il n’y a pas des changements plus profonds qui se sont produits dans la pédagogie d’enseignement de la Shoah en Italie.

 

Historique des voyages de la mémoire en Italie

 

Dans la période qui s’écoule de la fin de la guerre aux années 1970, seulement deux institutions publiques s’engagent dans la transmission de la mémoire du nazisme et de la Shoah avec l’organisation de voyages scolaires : la Municipalité de Rimini (1964) et le Conseil Régional du Piémont (1975).

Mais si le but éducatif est le même pour les deux organismes (montrer les lieux du crime pour transmettre la mémoire), l’initiative des voyages de la mémoire ne s’inscrit pas dans le même contexte historique et politique.

Pour comprendre l’ordre des difficultés auxquelles Rimini dut faire face pour réussir à concrétiser son projet de voyage à Mauthausen, il faut savoir que dans les années 1960 les municipalités italiennes n’étaient pas autonomes sur le plan financier, leur pouvoir de décision dépendait des Préfectures, par conséquent trouver de l’argent pour une activité qui n’était pas considérée comme prioritaire pour le territoire était presque impossible. Il fallait faire appel aux dons privés dans une ville en plein développement touristique, qui ne s’intéressait guère au passé. D’autant que cette décision de la Municipalité ne pouvait même pas s’appuyer sur un devoir de mémoire lié à l’histoire locale puisqu’il n’y a pas eu de déportation de Rimini et que la communauté juive de la ville s’est éteinte à la fin de la Renaissance. En revanche, en Piémont l’initiative du voyage de la mémoire puise sa source dans la richesse de son histoire locale, puisqu’elle fut la deuxième région italienne pour le nombre des déportés et à l’énorme influence jouée par Primo Levi qui restera pendant longtemps le seul témoin de la Shoah reconnu par les communautés juives italiennes.

 

Dans les années 1960, lorsque Rimini commence son activité pédagogique, les rares voyages collectifs dans les camps nazis étaient organisés par les associations des anciens rescapés. Une des destinations privilégiées de ce qu’on appelait à l’époque des «pèlerinages» était Mauthausen et les camps satellites de Gusen et d’Ebensee ou Dachau. Ces voyages, destinés en premier lieu aux familles et aux amis des anciens déportés, bien que parfois ouverts à d’autres publics, poursuivaient une double fonction. Le but visé par ces visites de groupes était à la fois privé et politique. Pour les organisateurs, aller sur les lieux du crime signifiait d’abord se rendre et se recueillir sur le lieu du martyre pour commémorer les victimes, mais aussi faire connaître l’horreur des camps pour dénoncer la barbarie nazi-fasciste et réaffirmer les valeurs de la démocratie et de l’antifascisme.

 

Pendant longtemps, en Italie comme en France, la singularité du génocide des Juifs n’était pas reconnue et la mémoire de la Shoah reposait sur une vision résistante de la déportation. Le bilan spécifique de la déportation d’Italie [4] justifiait, en quelque sorte, le choix de privilégier les visites des camps de concentration qui avaient été les lieux où la majorité des Italiens non juifs avaient été emprisonnés.

Finalement, Auschwitz comme destination des voyages de la mémoire ne prendra la relève que dans le courant des années 1990, avec une véritable explosion à partir de 2000, suite à l’institution de la Journée de la mémoire de la Shoah et au lien symbolique qui se créé entre ce lieu et le génocide.

Jusqu’à la fin des années 1990, le panorama des voyages de la mémoire en Italie peut être schématisé de la façon suivante :

- d’une part, un nombre grandissant d’écoles organisent des visites des camps mais ces visites s’inscrivent dans le cadre des voyages scolaires et ne représentent pas en soi un projet pédagogique spécifique (par exemple on va à Prague et on en profite pour visiter Terezin, ou on va à Munich et on dédie un peu de temps à la visite de Dachau) ;

- d’autre part, rares sont encore les institutions publiques qui sont sensibles à cette activité et qui s’engagent ou soutiennent cette initiative.

La Municipalité de Rome, par exemple, ne mettra sur pied son premier voyage scolaire à Auschwitz qu’en 1998.

 

Des voyages dans les camps nazis au voyage de la mémoire à Auschwitz

 

Depuis une bonne dizaine d’années, en Italie on ne parle plus de voyages de la mémoire au pluriel, mais du voyage de la mémoire, puisque c’est Auschwitz qui est devenu apparemment le seul et unique voyage possible. Cela ne relève pas seulement d’un détail d’ordre géographique, c'est-à-dire un changement de parcours et de destination par rapport aux années 1970 ou 1980.

L’énorme pouvoir symbolique de ce lieu, devenu pour tout le monde synonyme de la Shoah ainsi que l’exhortation collective à transmettre la mémoire de la Shoah plus qu’à enseigner son histoire, ont transformé le voyage en une pratique pédagogique incontournable pour tout enseignant qui s’engage dans la leçon sur la Shoah puisqu’il est considéré comme l’aboutissement naturel et indispensable de tout travail scolaire sur le génocide des Juifs. Il n’est ni un outil pédagogique au service de l’enseignement, ni l’étape d’un parcours, puisque le parcours éducatif, s’il existe, n’est conçu qu’en fonction du voyage et de la visite.

Un bon nombre de professeurs et d’éducateurs partagent l’opinion qu’il n’y a rien de plus puissant que la vérité objective pour comprendre ou faire comprendre vraiment un crime comme le génocide des Juifs. Que signifie cette vérité ? Moins l’interprétation historique, la recherche et l’analyse des sources que le voyage sur les lieux du massacre.

Nous sommes passés rapidement d’une génération d’Homo sapiens à celle d’Homo videns, puisque rien n’existe s’il n’est pas vu et que l’accès à la connaissance passe par l’image. Bref, tout le monde s'accorde sur la nécessité de transmettre plus que sur la nécessité d’intégrer la Shoah dans le cours d’histoire.

Or, transmettre la mémoire de la Shoah et enseigner la Shoah sont deux pratiques différentes. L’hommage aux victimes et la reconnaissance collective du génocide deviennent automatiquement synonymes d’explication, d’analyse et d’interprétation du crime. Quelle est notre priorité pédagogique dans l’enseignement de la Shoah : commémorer ou enseigner ? Dans quelle mesure la connaissance des faits historiques se traduit-elle en compréhension et en réflexion ? Comment transférer cette connaissance ? Par quelles modalités pédagogiques et par quel outils ?

 

Dans les dix dernières années, ces voyages en Pologne ont connu une telle explosion que d’après le site officiel du Musée d’Auschwitz les Italiens, avec près de 74.000 visiteurs en 2010 se placent en troisième position, derrière la Pologne et les Etats-Unis, devant Israël, l’Allemagne et la France.

Certes, le phénomène des «Trains de la mémoire» ou des «Trains pour Auschwitz», organisés à partir de 2002, a contribué à multiplier le nombre de jeunes visiteurs.

 

Bien plus qu’un simple voyage scolaire, c’est le début d’une nouvelle ère de voyages presque initiatiques à Auschwitz, marqués par la conviction que si la mémoire de la Shoah est un devoir, ce devoir passe par « une exposition collective sur le lieu du trauma » selon les termes d’Eric Ghozlan, directeur du Pôle Enfance de l’OSE (Oeuvre de Secours aux Enfants).[5]

            C’est un phénomène qui n’est pas une création originale propre à l’Italie mais qui connaît en Italie plus que dans d’autres pays européens un essor sans précédent.

 

 

L’ère des «Trains de la mémoire» :  dérives des voyages scolaires à Auschwitz.

 

Par rapport aux premiers voyages scolaires organisés dans les années 1980 et 1990 (dont le modèle classique prévoyait le déplacement en car et comme destination le camp de Mauhausen, de Dachau ou de Terezin) les Trains de la mémoire sont investis d’un pouvoir médiatique impressionnant à cause du nombre élevé des participants et de la présence des institutions publiques à la tête de l’organisation.

Ce choix d’étendre le cercle des participants pour y inclure des catégories de public très hétérogènes déplace complètement l’attention vers une nouvelle source d’intérêt, car il ne s’agit plus d’organiser un voyage scolaire à une échelle plus importante mais plutôt de créer l’occasion pour vivre ensemble une expérience inoubliable et émotionnellement forte.

Il faut noter que le premier des Trains pour Auschwitz est organisé en 2002 par la région Toscane, sur initiative de son Conseil régional qui s’engage dans ce projet. L’idée paraît fascinante : offrir la possibilité à un grand nombre d’élèves et d’enseignants d’aller visiter Auschwitz-Birkenau, accompagnés d’anciens déportés. Pour cela, louer un train semble la solution idéale et 500 personnes, la plupart des jeunes lycéens, partent de Florence pour la Pologne.

Grâce à cet investissement important, le projet remporte un tel succès que l’année suivante on refait le voyage, on ajoute même des wagons, afin d’augmenter le nombre de participants qui passe ainsi de 500 à 700.

 

En 2005, l’exemple de Florence est suivi par Milan et Turin mais cette fois l’organisateur n’est pas une institution publique. A Milan, le projet est lancé par la Chambre de commerce de la ville de Brescia, à laquelle s’associent les syndicats CGIL et CISL, la Fondation Mémoire de la Déportation de Milan, l’Insmli (Institut national pour l’histoire du mouvement de libération en Italie) et la Fondation Fossoli; à Turin, l’initiative est lancée par une Association de jeunes nommée «Terra del Fuoco» (Terre du Feu).

Comme pour la première édition du Train organisé par Florence, le modèle demeure ancré sur l’éducation civique et la citoyenneté active; par conséquent, le voyage scolaire est ouvert à d’autres catégories : syndicats, associations d’anciens déportés, jeunes travailleurs, communautés juives. Mais surtout des représentants des institutions publiques, maires, adjoints, proviseurs. Et encore, des musiciens, des comédiens, des historiens, des journalistes dont la présence est largement diffusée par la presse. Pendant le trajet de deux jours, les sessions de formation proposées par les organisateurs alternent avec des moments ludiques et des animations : on écoute de la musique klezmer, on danse, on chante, on joue aux cartes, dans un tourbillon d’activités qui rendent ce voyage, inoubliable pour les jeunes bien avant la visite du camp.

Si on lit la présentation du projet de Milan on comprend facilement quel est le but de ces voyages : «L'idée de traverser l’Europe lentement, comme si on devait presque parcourir à nouveau le parcours des victimes, réunissait deux exigences de notre projet : y aller (à Auschwitz) nombreux et surtout participer».[6]

Le premier élément qu’il faut souligner et qui pose problème est donc la forte connotation symbolique de ce voyage qui s’inscrit plus dans une démarche civique qu’historique et qui tient moins à une visite d’ordre historique qu’à un voyage initiatique.

S’il est vrai que « nous vivons dans un monde où l’action symbolique tient souvent lieu de pensée ». - pour citer encore Eric Ghozlan[7] - partir par le train pour Auschwitz, lieu et symbole de la Shoah, assume une signification forte qui fait l’objet d’un consensus de plus en plus vaste. Le train roule lentement, de jour et de nuit, par conséquent, le temps du trajet, la fatigue, un certain manque de confort, le froid, la neige permettraient de créer les conditions idéales pour essayer de mieux comprendre. Cela n’a rien d’indécent, car le but visé par les organisateurs n’est point celui d’imiter la déportation, ce qui serait immoral, mais plutôt de mettre les jeunes voyageurs dans un état d’âme plus favorable à la visite d’Auschwitz, la lenteur du trajet facilitant le passage progressif entre la vie quotidienne et l’expérience exceptionnelle et émouvante qu’ils vont vivre.

Ni la date ni le lieu exact du départ ne sont des détails anodins. Tous les trains de la mémoire voudraient quitter l’Italie le 25 janvier pour arriver à Auschwitz le 27, afin de créer un lien symbolique entre le passé, l’ouverture du camp et la fin de la Shoah, et le présent, l’arrivée des jeunes visiteurs qui s’engagent à ne jamais oublier l’histoire de cet événement tragique et à devenir «ambassadeurs de la mémoire».

Si, de surcroît, on peut partir de l’endroit même, du même quai de la gare d’où partirent les trains des déportés, comme c’est le cas de Milan qui utilise le nom du quai, Binario 21 (« Quai 21 »), pour intituler son projet et son futur Mémorial de la Shoah, le lien symbolique de ce voyage ne peut devenir que plus explicite.

 

Après le premier voyage effectué en 2005 en partenariat avec la Lombardie, la Fondation Fossoli prend la décision d’organiser son propre train pour Auschwitz qui part le 25 janvier 2006 directement de la gare de Carpi, à quelques kilomètres de l’ancien camp de Fossoli, c'est-à-dire du lieu d’où partirent un tiers des convois des Juifs déportés d’Italie. Il ne s’agit pas seulement de modifier le parcours et de créer un autre train, car la Fondation comprend que le succès du voyage ne repose pas seulement sur la participation des jeunes et sur une bonne organisation technique et logistique, mais sur la formation spécifique des enseignants qui encadrent leurs classes, «dans la conviction, selon les mots de sa directrice Marzia Luppi - que c’est l’enseignant qui joue un rôle central dans le processus d’apprentissage que le voyage devrait stimuler». [8]

Car là réside le deuxième élément critique de ce voyage : le risque de passivité.

L’organisation verticale et le planning de visite très strict qu’exige le déplacement collectif d’un groupe de plus de 500 personnes entraînent la passivité des participants qui sont noyés dans la masse, obligés de suivre le guide, de respecter les horaires, les modalités de visites et aussi les temps de parole établies. Ceci ne touche pas seulement les jeunes mais aussi les professeurs qui, d’après la plupart des organisateurs des trains de la mémoire, ont tendance à être passifs, à déléguer le discours sur la Shoah au guide, aux accompagnateurs, aux témoins et de ce fait ils ne jouent pas toujours leur rôle de médiateurs.

En partant de cette réflexion, pour la Fondation Fossoli, la formation des enseignants qui participent au train pour Auschwitz devient obligatoire et se développe sur une période de travail de plusieurs mois, en amont comme en aval.

Troisième point de discussion : si on est tous d’accord sur l’importance de préparer les voyages de la mémoire et d’intégrer le voyage dans un projet pédagogique et surtout historique plus solide et plus vaste, comment assurer la formation des enseignants sur la Shoah ?

Bien qu’aujourd’hui la mémoire de cet événement soit très présente dans l’enseignement scolaire italien, on ne peut taire le problème du manque de formation historique des nos enseignants qui n’est assuré ni par le Ministère de l’Education nationale ni par les Universités et finalement ne dépend que de l’intérêt individuel du professeur, des possibilités qu’on lui offre dans sa ville ou dans sa région.[9] Malgré les efforts et les meilleures intentions, le bref cycle de conférences proposées par les organisateurs des trains de la mémoire ne peuvent remplacer un cours d’histoire sur un événement si complexe.

Les lacunes demeurent nombreuses dans la préparation d’un bon nombre d’enseignants. Alors que la spécificité de la Shoah, sa signification comme crime contre le peuple juif et contre l’humanité entière paraît acquis, le processus politique et historique qui a préparé le terrain du génocide est beaucoup plus faible. La plupart des professeurs parmi les plus sensibles au sujet expliquent cet événement seulement comme un produit de la politique nazie, parenthèse noire dans l’histoire de l’Europe civilisée, ou bien comme l’étape finale d’un long processus d’antisémitisme, en ignorant complètement le poids et l’héritage du racisme moderne, de la biopolitique, de la Grande Guerre et du colonialisme.

Les institutions publiques arrivent à trouver un budget important pour prendre en charge le train pour Auschwitz (la location d’un train coûte entre 130 et 150 000 euros par train, sans compter la contribution demandée aux participants qui s’élève au minimum à 60 euros et au maximum à 250 euros) mais semblent beaucoup moins enthousiastes à déployer autant d’efforts pour trouver des financements pour des séminaires destinés aux professeurs. Le Train de la mémoire est finalement un projet qui monopolise les énergies mentales et financières des institutions. Ni la crise financière ni les changements politiques (tant aller à Auschwitz est devenu politically correct, que ce soit pour la gauche comme pour la droite italienne) ne freinent cet enthousiasme collectif pour un modèle perçu comme un voyage initiatique capable de transformer profondément la conscience des participants.

On déplore l’absence de débat sur ce phénomène, car critiquer ces voyages, qui demandent d’énormes ressources, c’est s’attirer à coup sûr les foudres des défenseurs de la mémoire de la Shoah.

Pour insister sur le problème de la formation, d’une connaissance historique insuffisante de la plupart des enseignants, et à plus forte raison des élèves qui participent à ces visites collectives, on peut voir dans les programmes de préparation au voyage mis en place par les organisateurs des trains que des chapitres entiers de l’histoire de la Shoah sont complètement négligés. Un seul exemple : il est rare qu’un élève connaisse quelque chose de la phase de la ghettoïsation qui est pourtant indispensable pour comprendre que lorsque les Juifs arrivent sur la rampe de Birkenau ils sont tellement détruits physiquement et psychologiquement, terrorisés et affamés, que toute résistance est tout simplement impossible.

            Mais ce qui me paraît plus grave encore, c’est que les élèves italiens qui arrivent à Auschwitz ne connaissent rien des Juifs et moins encore de l’histoire des Juifs italiens et de leur déportation. Ils prennent des photos de la Judenrampe et pensent que Primo Levi est arrivé à cet endroit et qu’il a vu les crématoires. Dans leur imaginaire, Buna-Monowitz et Birkenau, le camp de concentration et le centre de mise à mort, se confondent.

Il faut réfléchir aussi sur un point important : à Auschwitz on ne voit pas de Juifs, on voit des victimes ou des cadavres. Comment peut-on enseigner la Shoah si on n’enseigne pas quelque chose de la vie juive AVANT la Shoah ? Car on ne peut pas ignorer que la visite du Musée d’Auschwitz, avec les vitrines qui exposent ce qui reste des victimes, met brutalement le visiteur face à la vision de l’anéantissement. Qui étaient ces hommes, ces femmes, ces enfants ? Comment comprendre ce qu’on a perdu avec la destruction des communautés juives européennes si on ne connaît rien de leur richesse culturelle, spirituelle, artistique, de leur diversité en Pologne comme en Italie ou ailleurs ?

 

            En visitant Auschwitz, les élèves italiens alors qu’ils sont censés comprendre l’événement Shoah par le fait même de voir, n’apprennent rien de la responsabilité politique italienne sous le fascisme et sous l’occupation, de la responsabilité directe et souvent de l’initiative de la police italienne dans l’arrestation des familles juives. Ni en classe, ni dans la préparation de ces voyages, la réalité historique de l’Italie fasciste, sa politique raciste et antisémite, son évolution rapide d’une discrimination des droits à une persécution des vies des Juifs italiens n’est mise en lumière. L’Italie se veut un pays qui a su lutter, uni et solidaire, contre l’occupant et contre la dictature, la république s’est construite sur la mémoire de l’antifascisme qui a contribué à enraciner le mythe du «brave italien».

            Combien d’élèves, - mais on pourrait également poser la question à un bon nombre de professeurs, - savent que sur le territoire italien il y avait des centaines de camps d’internement, parmi lesquels nombreux étaient destinés aux Juifs ? Et que ces camps furent aménagés bien avant le 8 septembre 1943 et l’occupation allemande, donc sous la pleine autorité italienne ?

Certes, Ferramonti de Tarsia près de Cosenza, dans l’Italie du Sud, et les autres lieux d’emprisonnement pour les Juifs en Italie n’étaient pas le ghetto de Varsovie, mais on souffrait de la faim, du froid, de la privation de liberté et souvent de la séparation de la famille.

Or, il faut s’interroger pour savoir si l’enseignement de la Shoah doit coïncider seulement avec la fin de l’événement, la chambre à gaz et les crématoires de Birkenau. Car il est évident que si c’est Auschwitz est le centre et l’aboutissement de notre projet, alors tout se passe comme si ce qui s’est produit avant Auschwitz était moins grave et, finalement, moins intéressant. Comme si la création d’un vaste réseau de camps d’internement était un phénomène anodin.

 

            Un point qui me semble très important et qui mériterait, à lui seul, une discussion est la puissance du regard et le besoin, souvent malsain, de s’identifier aux victimes lors de la visite à Auschwitz.

On dit que visiter les camps, voir de ses propres yeux les barbelés et les miradors, piétiner ce sol qui a été piétiné par des milliers de détenus, rend bien compte de l’horreur du crime, d’autant que les élèves qui relatent dans leurs journaux ces visites, partagent tous la même conviction : visiter Auschwitz permet de connaître vraiment la Shoah, nombreux disent même que voir permet de mieux comprendre, bien plus qu’en lisant des livres ou en assistant à des cours d’histoire.

Pourquoi avons-nous besoin de voir pour comprendre? Pourquoi la majorité de visiteurs restent-ils presque insensibles face aux ruines de Birkenau, - souvent avec un sentiment de culpabilité pour ne pas ressentir ce qu’on devrait ressentir dans un lieu de mort, un bouleversement intérieur, une crise de larme ou de rage, le choc total -, alors qu’ils se déclarent choqués par la visite du Musée ?

De quelle quantité d’horreur avons-nous besoin pour croire qu’un événement est vrai ?

Ce qu’on voit à Auschwitz ce sont des restes, pas des êtres humains. On voit des chaussures sans pied, des vêtements sans corps, des cheveux sans tête, dans une métonymie du corps de la victime qui rend impossible l’identification et qui provoque l’horreur, le rejet, les larmes. Même lorsqu’on regarde les photos exposées, on ne regarde pas les Juifs comme des êtres humains mais comme des victimes, notre regard a adopté le point de vue du bourreau car dans ces photos les prisonniers sont humiliés, sales, laids, malades, maigres, ils sont l’image de l’anéantissement.

            Un élève qui visite Auschwitz en groupe scolaire doit faire face au choc de voir rapidement un lieu immense et complexe, difficile à interpréter aujourd’hui tellement il a changé. Il faut rappeler que les visites organisées par les trains de la mémoire et par la plupart des voyages scolaires sont des visites éclair, elles ne consacrent que quelques heures pour Auschwitz, le Musée et Birkenau. Le jeune visiteur est donc obligé de voir ce qu’on lui montre selon un parcours rigidement préétabli. Il doit suivre son guide et son professeur afin de ne pas se perdre, il n’est pas maître de son temps de visite. D’autant que ce qu’il voit n’est pas ce qu’il pensait voir (ni ce qu’il aurait voulu voir afin d’avoir la confirmation de ce qu’il croyait savoir sur la Shoah). La plupart des jeunes pensent tout savoir sur le génocide des Juifs et sur les camps, or la visite d’Auschwitz les laisse complètement désemparés.

Non seulement leur imaginaire est très souvent nourri des films mais toute leur connaissance est bâtie sur une culture visuelle selon la conviction que seul ce que l’on peut voir est vrai.

A lire les travaux des élèves sur la Shoah, très souvent Dachau et Auschwitz sont identiques. les déportés ont tous subi le même destin, la sélection à l’arrivée, le tatouage, l’extermination dans la chambre à gaz….

Il faudrait que chaque enseignant consacre plus de temps et plus d’efforts à démonter, déconstruire les clichés de ses élèves, ne pas négliger de travailler sur l’écart entre leurs attentes et l’impact réel avec un lieu presque illisible tellement il a été détruit. Qu’est-ce que Birkenau aujourd’hui ? Si on ne sait rien, on ne voit rien.[10] Il leur faut un effort d’imagination immense lorsque le guide évoque le camp des familles, l’hôpital, le camp des Tsiganes. Auschwitz-Birkenau c’est un espace vide mais c’est à nous, à l’enseignant de remplir ce vide, de faire parler les ruines, de recréer une vision de l’histoire. Ceci signifie, entre autres, préparer la mise à distance et éviter le risque de l’émotion provoquée par l’identification avec la victime. Car nous ne pouvons plus voir Auschwitz comme les prisonniers l’ont vu, nous ne pouvons pas ressentir leurs sensations même si nous le visitons en plein hiver pour que «ça fasse plus vrai avec le froid et la neige».

Les élèves sont choqués par leur manque d’émotion lorsqu’ils découvrent le site et très souvent ce n’est qu’en visitant les blocs du Musée qu’ils peuvent laisser déferler leurs larmes. Il faut leur apprendre qu’il ne s’agit pas d’être insensibles si on ne pleure pas à Birkenau et que pour comprendre la Shoah voir ne suffit pas. Il faut lire, étudier, analyser, réfléchir, s’interroger afin de remettre les événements dans une chronologie pourvue de sens.

            Encore un point sur le problème du regard, voir ou savoir voir : il faut apprendre aux jeunes à inscrire Auschwitz dans un contexte historique précis et à replacer ce lieu dans un espace habité.

Je ne parle pas seulement du rôle joué par ce complexe concentrationnaire dans la politique nazie mais de la façon dont Auschwitz s’inscrit dans le paysage, dans la géographie politique polonaise et européenne. Encourager les élèves à prendre moins de photos et à mieux ouvrir leurs yeux pour réfléchir : où sommes-nous par rapport à la ville d’Oswiecim ? Et de Cracovie ? Quelle est la distance entre le camp et les habitations? La nature influence-t-elle notre perception du lieu ? Vaut-il mieux visiter Auschwitz en hiver avec la neige pour mieux comprendre ce que les détenus ont dû supporter ou bien au printemps, lorsqu’on peut marcher jusqu’au fond de Birkenau et mieux voir l’ensemble du camp ?

 

 

Autre point que je voudrais aborder : la dérive inquiétante de la communication qui tourne autour de ces voyages. Puisqu’on s’adresse à un public de jeunes et comme il s’agit d’un projet collectif qui fait la une des médias, on remarque qu’on a souvent tendance à utiliser un langage publicitaire qui est fort déplacé par rapport au sujet qui demanderait plus de rigueur et de respect.

Je ne donnerai que quelques exemples. L’image choisie pour promouvoir l’édition 2009 du Train de la mémoire de la Lombardie est un dessin qui représente l’avant-bras d’un jeune au poing fermé avec un tatouage comme c’est la mode pour de nombreux adolescents. Le tatouage montre un numéro de série à l’imitation de celui qu’on tatouait sur les Juifs à Birkenau et l’image est accompagnée du slogan : «C’est un voyage qui te marquera à jamais et te laissera un signe». 

Et que dire du slogan inventé par la même région dans le but de recueillir des fonds pour soutenir les frais de voyage : «Offre en cadeau un billet pour Auschwitz !»?

Troisième exemple : l’un des organisateurs de ce projet déclare vouloir déposer le logo «Un train pour Auschwitz » afin d’empêcher les autres institutions d’utiliser le même nom. Comme si le voyage de la mémoire était un produit commercial et comme si le nom d’Auschwitz pouvait être utilisé en exclusivité.

Voici un dernier exemple qui montre des aspects inquiétants de cette pédagogie basée davantage sur l’émotionnel que sur un vrai devoir d’histoire : lorsque les trains de la mémoire se multiplient - entre fin janvier et début février 2011, 8 trains sont partis de 15 régions italiennes pour un total de plus de 5.000 participants, pour la plupart des jeunes de 17 ou 18 ans -, et que les différentes organisations sont forcément obligées de s’accorder sur le planning des différents convois afin de ne pas arriver en Pologne tous en même temps, quelqu’un d’un côté ou de l’autre, commence à préconiser l’exigence de «créer un organisme national qui coordonne les horaires des trains pour Auschwitz» ou un organisme interrégional à qui déléguer l’organisation logistique de tous les trains de la mémoire» et encore «instituer une plateforme nationale au sein du Ministère de l’Éducation nationale pour décider quel devra être le modèle de formation historique et pédagogique à suivre pour tous les voyages scolaires à destination de la Pologne».

Ces exemples ne témoignent pas seulement de la dérive que ces voyages de masse entraînent mais ils posent une question plus générale : quel est le rapport qu’un enseignant entretient avec l’objet qu’il enseigne ?

Reste à se demander pourquoi les professeurs italiens n’ont pas protesté contre cette vision dogmatique et hiérarchique de la transmission de la Shoah qui semble être avant tout un problème d’éducation civique plutôt qu’un souci d’histoire et de connaissance.

Comment ne pas voir qu’à force de confondre l’enseignement avec la transmission de la mémoire et surtout de faire coïncider l’enseignement de la Shoah avec l’obligation d’aller voir Auschwitz on risque d’écraser totalement le contenu historique et d’appauvrir l’histoire en tant que discipline ?

Peut-on limiter la leçon sur Auschwitz à une simple moralisation de l’histoire ou à une apologie du bien ?

L’impression est que l’absence de réactions dans les milieux scolaires italiens cache en réalité un sentiment de paresse intellectuelle. Si enseignants et éducateurs partagent tous l’avis qu’enseigner la Shoah en classe est difficile, l’adhésion à un projet collectif comme le train de la mémoire rassure et paraît le meilleur modèle à suivre. Au lieu de s’engager individuellement en mettant en jeu ses compétences et ses connaissances pour construire un cours centré sur les besoins de leurs élèves et de leur programme scolaire, les professeurs s’inscrivent avec enthousiasme dans le projet du voyage. Ensemble, c’est mieux et c’est moins risqué, pourrait être le slogan qui motive cette participation massive.

Un enthousiasme qui empêche la capacité critique de prendre ses distances même si on décide d’y participer, qui frôle le délire et le mysticisme. Lisons, par exemple, ce qu’une enseignante ayant participé à l’un de ces trains de la mémoire a déclaré à la journaliste Stefania Consenti : «J’ai juré par moi-même de ne jamais laisser mes classes indifférentes à ma tentative de les sensibiliser sur la Shoah. Par conséquent, j’ai décidé de faire à mes élèves, avec ma collègue (…)  le plus beau des cadeaux : aller à Auschwitz pour voir et pour comprendre, aller sur le lieu où l’homme à été capable de donner le pire de soi-même afin d’apprendre que dans la vie l’humanité vient toujours en premier lieu, avant nos calculs et nos intérêts, qu’il est enrichissant si on vit ensemble, chacun avec sa diversité. Un monde sans liberté est un monde sans cœur et il est condamné inexorablement à s’éteindre[11]

 

Par ailleurs, et c’est là que le bât blesse dans les trains de la mémoire, l’effort technique requis pour faire fonctionner un tel projet basé sur le déplacement et la visite d’un groupe si nombreux et hétérogène est si lourd que le modèle risque d’écraser le contenu. Le souci d’organisation en amont comme en aval (contacter tous les établissements, obtenir les autorisations des autorités scolaires, choisir les candidats au voyage, préparer le programme et le bilan, etc.) n’est pas proportionnel au souci pédagogique des enseignants. Il ne fait pas de doute que la volonté d'une large transmission des « faits » a submergé le souci qualitatif du contenu, à savoir la qualité de l’enseignement historique.

Des centaines de personnes, qui se retrouvent toutes en même temps à faire la même chose (écouter, visiter, voir), en suivant des schémas de visites rigides (divisés en groupes, chacun son guide, son bus, son drapeau, son hôtel, son panier-repas) empêchent une participation individuelle et rationnelle. Or, la connaissance est d’abord un processus individuel même si, il est vrai, le partage et le dialogue sont des activités indispensables.

Voici ce qu’écrit une journaliste qui a participé à l’un de ces voyages et qui a intitulé son article «Auschwitz. La douleur obligatoire» :

«La visite à Auschwitz I, au Musée commence de bonne heure. Le guide parlant italien a du mal à faire son travail et à nous expliquer, entre les entrées et les sorties incessantes des groupes des visiteurs. Le tour des baraques et de la prison se déroule de façon ordonnée mais très rapidement, avec une efficacité ayant quelque chose de sinistre. ». [12]

 

Finalement, sous l'apparente évidence d'une position commune, les Trains de la mémoire se transforment rapidement en enjeu politique qui institutionnalise la transmission de la mémoire dans un modèle figé. Pour les institutions et les représentants du gouvernement, y figurer - que ce soit avec un logo ou avec un investissement personnel -  est très important.

Le devoir de mémoire est également mis en avant par les pouvoirs publics pour favoriser un sentiment d'appartenance à la communauté nationale. C’est l’impression qui se dégage aujourd’hui de la lecture de la presse nationale qui s’intéresse aux voyages de groupes en Pologne, surtout depuis la décision de nombreuses autorités politiques d’y prendre part. Les titres des articles sont éloquents car ils insistent toujours sur le nombre élevé des participants : «600 élèves à Auschwitz par le train de la mémoire », pour le Corriere della Sera ; « Train pour Auschwitz avec 600 étudiants », pour Il Giorno; « Départ du voyage de la mémoire 2010 : 1200 étudiants de Reggio Emilia en visite à Auschwitz »,  pour Reggioeventi ; « En voyage le Train de la Mémoire. Plus de 500 étudiants en visite à Auschwitz », pour le Corriere Fiorentino ; «Train de la Mémoire, 800 étudiants vers Auschwitz», pour Toscana Oggi ; «Parme-Auschwitz, cent jeunes dans le train de la mémoire», pour La Repubblica.

Il est clair qu’il s’agit d’un voyage auquel on attribue un pouvoir symbolique très fort, basé sur l’axiome : «se rappeler, ne jamais oublier, ne plus permettre une autre Shoah». En d’autres mots, partir pour Auschwitz par le Train de la mémoire est un signe explicite d’adhésion à ce message civique, c’est se ranger du bon côté des défenseurs de la mémoire contre le retour du fascisme et de la barbarie. Et tant pis si les jeunes Italiens arrivent en Pologne sans rien connaître du sort spécifique des Juifs italiens et de la politique raciste et antisémite du régime de Mussolini.

Certes, la responsabilité de cette ignorance historique ne peut pas être endossée entièrement par les jeunes, puisque même dans les manuels scolaires les plus récents, Auschwitz continue à être présenté comme un lieu presque hors du temps et des frontières géographiques de l’Europe civilisée, sans lien véritable avec la politique italienne de l’ère fasciste. Pourquoi s’étonner alors si ces élèves, au retour de leur voyage en Pologne, écrivent des textes très émouvants mais dans lesquels Auschwitz est toujours nommé comme un non-lieu? C’est «là-bas», loin de l’Italie, loin de la civilisation, comme un lieu terrifiant qui n’a pas de coordonnées spatiales et qui n’est pas inscrit dans un contexte politique et culturel précis. De même, la troisième personne du pluriel de ces récits continue à indiquer que les coupables ce sont eux (les nazis, les fascistes), en oubliant le rôle de complaisance ou de totale indifférence joué par une partie de la société italienne.

 

Enfin, dernier point que je voudrais aborder : le risque d’utiliser la Shoah et la visite d’Auschwitz comme prétexte pour parler d’autre chose, donc de banaliser l’histoire et la spécificité de ce crime. Certains projets de Trains de la mémoire utilisent ce voyage pour construire un projet éducatif basé sur la relation entre des événements de nature complètement différente. C’est le cas d’une édition de ces trains organisée par l’association turinoise Terra del Fuoco qui en proposant aux jeunes participants au retour du voyage de travailler sur le narcotrafic mettant en relation la lutte contre la mafia et la mémoire de la Shoah, dans le but de lier la connaissance historique des crimes nazis à la citoyenneté critique et à un nouvel engagement individuel dans la société. On ne peut que dénoncer le danger d’un tel amalgame et prendre les distances d’une telle méthode qui manque de rigueur. [13]

Si les trains de la mémoire connaissent un succès sans précédent, des dizaines d’autres voyages sur les lieux de la mémoire en Italie comme en Allemagne ou en Autriche, continuent à exister, et Dachau, Mauthausen et la Risiera de San Sabba à Trieste restent des destinations privilégiées pour de nombreuses écoles. Mais personne ne parle avec autant d’attention de ces voyages alors que pour les établissements scolaires les difficultés financières de monter de tels projets sont énormes.

 

On ne dispose pas encore de recherches suffisantes pour évaluer l’impact qu’une telle visite à Auschwitz provoque sur les jeunes visiteurs. Mais le CDJC, Centre de Documentation juive contemporaine, de Milan vient d’organiser un groupe d’étude qui recense les voyages scolaires à Auschwitz et évalue certains points, comme la préparation, les réactions, les travaux réalisés.

 

En conclusion, il reste à se demander plus précisément dans quelle mesure ces voyages à Auschwitz sont reliés à l’enseignement de l’histoire de la Shoah ? Il ne fait pas de doute que très souvent pour les écoles italiennes, il s’agit plus d’une mission civique que d’une question d’histoire (même si celles-ci ont produit d’excellents travaux sur la Shoah). On amène des jeunes voir Auschwitz pour leur donner une leçon de morale et pour les voir rentrés «foudroyés», complètement changés et disponibles à devenir à la fois des ambassadeurs de mémoire et des personnes engagées dans le politique et le social.

Quels sont les véritables enjeux de l’enseignement de la Shoah en Italie, de plus en plus tiraillée entre politique et pédagogique ? En admettant même que de la mémoire de la Shoah puisse naître un vaccin contre le retour du mal, comment peut-on relier la connaissance du crime avec la responsabilité civique ? On ne peut continuer à soutenir de façon naïve que le simple fait de connaître et de voir se traduise automatiquement en compréhension profonde du mal.

Car le mal, Auschwitz, la Shoah, n’est pas le mal au sens métaphorique ou religieux qui s’oppose au bien ; le mal c’est la dérive de la politique allemande et européenne des années 1930 qui a hérité d’une conception biologique de l’humanité selon laquelle l’individu n’est qu’un corps et comme tel, il peut être utile ou inutile, productif ou improductif, sain ou malade.

 

La dérive de la pédagogie de la Shoah ne provient-elle pas finalement du fait que l’éducation à la citoyenneté qu’on évoque de plus en plus souvent dans les programmes scolaires italiens, sous la pression de l’État, est en train de reléguer l’histoire au dernier rang de l’enseignement ?

 

Laura Fontana, Responsable du Projet Éducation et Mémoire pour la Municipalité de Rimini, Italie et Correspondante pour l’Italie du Mémorial de la Shoah

 

 


[1] Laura Fontana est Coordinatrice du Mémorial de la Shoah pour l’Italie et est en charge du projet « Éducation et Mémoire » pour la ville de Rimini, première ville italienne à développer un programme d’activités consacrées à l’histoire de la déportation et de la Shoah. Le premier voyage scolaire de la mémoire fut organisé en 1964.

[3] C’est à partir de 1975 que le Conseil régional du Piémont, en collaboration avec l’Aned (Association nationale des Anciens Déportés), suit l’exemple et lance un concours destiné aux écoles pour organiser des voyages dans les camps de concentration.

[4] Sur environ 40.000 déportés recensés, plus de 32.000 furent arrêtés pour des raisons non raciales et 6.800 en tant que Juifs.

[6] Interview de Lorena Pasquini, directrice des Archives historiques de la Chambre de Travail de Brescia, parmi les organisateurs du projet « Train pour Auschwitz », Liberazione, 24 janvier 2009

[7] Eric Ghozlan, ibidem

[8] Interview de Marzia Luppi, 15 mars 2010

[9] Voir L’enseignement de la Shoah en Italie, Laura Fontana, in RHS n. 193, « L’enseignement de la Shoah en France 1950-2010, juillet/décembre 2010

[10] «Il n’y a rien à voir à Auschwitz-Birkenau si on ne sait pas ce qu’il y a à voir, et souvent, rien à sentir…»

Annette Wieviorka, Auschwitz, 60 ans après Robert Laffont, 2005, Hachette Littératures, p°17

[11] Stefania Consenti, Binario21. Un treno per Auschwitz. Paoline, 2010, p. 148-149

[12] Auschwitz, il dolore obbligatorio,(Auschwitz, la douleur obligatoire) de Silvia Truzzi, in « Il Fatto quotidiano », 30 janvier 2010

[13] Alberto Cavaglion, A dieci anni dall’istituzione del Giorno della Memoria. Qualche pensiero stravagante, in “Il bollettino di Clio”, mars 2010, n. 29